La contribution politique la plus connue de Noam Chomsky est sa critique percutante et constante de la politique étrangère des États-Unis. Mais Chomsky a également utilisé sa tribune mondiale pour tirer la sonnette d’alarme concernant la crise climatique et tracer une voie pour éviter le désastre.
Source : Jacobin, Robert Pollin
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises
Si nous choisissons de prendre au sérieux le consensus écrasant des climatologues dignes de foi, il nous faut admettre que le changement climatique représente une menace véritablement existentielle quant à la poursuite de la vie sur Terre telle que nous la connaissons.
Partant de ce constat, il n’est pas du tout surprenant que Noam Chomsky ait eu à cœur de sensibiliser le public mondial le plus large possible à la recherche scientifique fondamentale relative à la crise climatique, les facteurs qui l’ont engendrée et la manière d’avancer sur une voie pragmatique pour inverser la crise.
Il n’est pas non plus surprenant que Chomsky considère la crise comme une fléau majeur du capitalisme néolibéral contemporain et que, par conséquent, pour inverser le cours de la crise il faudra une mobilisation populaire de masse, sous les bannières combinées de la justice sociale et de la responsabilité écologique, afin de faire échec au néolibéralisme.
Il va de soi que les contributions de Chomsky à la recherche, particulièrement marquantes et qui s’étendent sur plus de sept décennies, couvrent principalement les domaines de la linguistique, de la philosophie, de la psychologie et des sciences cognitives. Il n’a jamais prétendu être un expert en matière de climatologie ou d’économie de la construction d’un système alternatif d’énergie propre.
Et dans le même temps, la légende veut que Chomsky soit un homme qui « lit des tas de choses ». Et il ne se contente pas de tout lire. Au fil des décennies, Chomsky a fait preuve d’une capacité époustouflante à absorber un large éventail de documents sur des questions sociales et politiques d’une importance cruciale. Il est alors parfaitement capable d’expliquer ces questions à des millions de lecteurs à travers le monde grâce à sa passion morale, sa rigueur, sa profondeur de vue, sa clarté, ainsi que – lorsqu’il le décide – sa force rhétorique impressionnante.
Voilà exactement les qualités que Chomsky a mises à profit pour aborder la crise climatique. Ses contributions sont essentielles pour appréhender la crise dans toute l’étendue de ses ramifications sociales, économiques, politiques et écologiques.
Un défi majeur pour l’humanité
J’ai commencé à travailler avec Chomsky sur les questions climatiques en 2017. À l’époque, le journaliste progressiste C. J. Polychroniou, un de ses amis proches de longue date, a proposé que Chomsky et moi-même commencions pour Truthout une série d’entretiens écrits, couvrant des questions relatives au néolibéralisme et à la crise climatique.
J’étais tout à la fois très honoré et très enthousiaste à cette idée. Depuis ma deuxième année d’université (c’est-à-dire il y a très longtemps), j’ai été très influencé par les écrits de Chomsky. Mais nous ne nous étions rencontrés en personne que brièvement à deux reprises et n’avions jamais eu de relations prolongées sur quelque sujet que ce soit, et encore moins de collaborations actives.
Noam Chomsky a fait preuve d’une capacité époustouflante à absorber un large éventail de documents sur des questions sociales et politiques d’une importance cruciale.
Notre première entrevue a été publiée en octobre 2017, et notre collaboration s’est poursuivie à partir de ce moment-là, notre entrevue la plus récente ayant été publiée en juin 2023. Notre projet commun le plus important est notre livre de 2020 intitulé Climate Crisis and the Global Green New Deal : The Political Economy of Saving the Planet (Crise climatique et New Deal vert mondial : l’économie politique de la préservation de la planète). Ce petit livre est également structuré autour d’une série de questions que Polychroniou a posées séparément tant à Chomsky qu’à moi-même. Toutes les citations directes dans ce qui suit proviennent des contributions de Chomsky à notre livre de 2020.
Le livre commence par une description de la situation actuelle en termes francs, c’est-à-dire particulièrement sombres. Il présente la crise climatique comme la « jumelle » de la crise nucléaire, puisque « singulière dans l’histoire de l’humanité », dans la mesure où les deux dangers posent légitimement la question de savoir « si la société humaine organisée peut survivre sous une forme reconnaissable ». Alors que, comme il le dit, « l’histoire n’est que trop riche en récits de guerres horribles, de tortures indescriptibles, de massacres et de toutes les violations imaginables des droits fondamentaux », l’existence d’une force menaçant de destruction « toute vie humaine organisée sous une forme reconnaissable ou tolérable » est « tout à fait inédite ».
Chomsky s’appuie ensuite sur quelques résultats de recherche clés pour étayer ses affirmations :
Nous nous rapprochons dangereusement des températures mondiales d’il y a 120 000 ans, lorsque le niveau des mers était de 6 à 9 mètres plus élevé qu’aujourd’hui. Des perspectives vraiment inimaginables, même si l’on ne tient pas compte de l’effet des tempêtes plus fréquentes et plus violentes, qui feront disparaître les vestiges restants. La fonte de la vaste calotte glaciaire de l’Antarctique occidental est l’une des nombreuses évolutions inquiétantes qui pourraient combler le fossé entre ce qui était il y a 120 000 ans et aujourd’hui. Les glaciers s’enfoncent dans la mer cinq fois plus vite que dans les années 1990, avec plus de 100 mètres d’épaisseur de glace perdus dans certaines zones en raison du réchauffement de l’océan, et ces quantités sont multipliées par deux chaque décennie. La perte totale de la calotte glaciaire de l’Antarctique occidental ferait monter le niveau des mers d’environ cinq mètres, ce qui noierait les villes côtières et aurait des effets complètement dévastateurs ailleurs – dans les plaines basses du Bangladesh, par exemple. Il ne s’agit là que de l’une des nombreuses inquiétudes auxquelles sont confrontés ceux qui prêtent attention à ce qui est en train de se produire sous nos yeux.
Chomsky souligne également, au début de notre livre, l’impératif d’action :
Ce sont les vivants d’aujourd’hui qui décideront du sort de l’humanité – et de celui des autres espèces que nous sommes en train de détruire à un rythme inégalé depuis 65 millions d’années, quand un énorme astéroïde a frappé la terre, mettant fin à l’ère des dinosaures et ouvrant la voie à l’évolution de quelques petits mammifères, avant d’agir finalement comme cet astéroïde, mais différent de celui-ci dans la mesure où un choix s’offre à nous.
Le négationnisme climatique : La honte à l’honneur
Chomsky ne fait pas de quartier et il n’hésite pas à fustiger certaines des figures majeures, sur la scène américaine en particulier, qui promeuvent le négationnisme climatique. Cela concerne notamment le Parti républicain contemporain, à commencer, bien sûr, par Donald Trump et ses acolytes, mais ce n’est là que le point de départ, puisque la liste méprisable des négationnistes républicains du climat se décline sur toute la sphère des figures de proue, sans oublier les soi-disant « modérés ». Comme il l’écrit à propos de la primaire républicaine de 2016 :
Chacun des candidats a soit nié ce qui se passe, soit dit que c’est peut-être vrai, mais que cela n’a aucune importance (ce dernier message est celui des « modérés », l’ancien gouverneur Jeb Bush et le gouverneur de l’Ohio John Kasich). Kasich passait pour être le plus sérieux et le plus réaliste des candidats. En effet, il a ouvert une brèche dans les rangs, il a reconnu les réalités élémentaires, mais a ajouté : « Nous allons brûler [du charbon] dans l’Ohio et nous n’allons pas nous en excuser. »
Cela veut dire un soutien à 100 % à la destruction des perspectives de vie humaine organisée, la personnalité la plus respectée adoptant la position la plus grotesque. Il est étonnant de constater que ce spectacle stupéfiant s’est déroulé sans pratiquement susciter le moindre commentaire (voire aucun) de la part du grand public, ce qui en soi n’est pas sans importance.
Chomsky souligne que les Républicains n’ont pas toujours été climato-sceptiques. Ils ne se sont pas non plus toujours opposés aux politiques de protection de l’environnement en général. En effet, l’Agence américaine de protection de l’environnement a été créée en 1971 du temps du président républicain Richard Nixon. Et pas plus tard que lors de la campagne présidentielle de 2008, le programme du parti républicain et son candidat, John McCain, défendaient fermement des mesures pour lutter contre le changement climatique.
Récemment encore, lors de la campagne présidentielle de 2008, le programme du parti républicain et son candidat, John McCain, défendaient fermement des mesures pour lutter contre le changement climatique.
Chomsky explique comment les Républicains ont évolué après la campagne présidentielle de McCain en 2008, en mettant l’accent sur le rôle des frères Koch, David et Charles. Le patrimoine cumulé des deux frères s’élevait à environ 120 milliards de dollars au moment de la mort de David en 2019, les plaçant ainsi parmi les personnes les plus riches du monde à cette époque. La quasi-totalité de leur fortune était liée à l’industrie des combustibles fossiles.
Chomsky s’appuie sur le livre publié en 2019 par Christopher Leonard, Kochland : The Secret History of Koch Industries and Corporate Power in America (L’histoire secrète des industries Koch et du pouvoir des entreprises en Amérique) :
Leonard décrit David Koch comme « le plus grand négationniste », pour qui le rejet du réchauffement climatique d’origine anthropique était profond et sincère. Laissons de côté toute suspicion de lien avec le fait que son immense fortune était en jeu dans ce déni, on parle de peut-être des milliards de dollars de pertes potentielles sur une période de trente ans ou plus si le négationnisme devait échouer, estime Leonard. Mettons cependant notre incrédulité de côté et admettons que ses convictions étaient tout à fait sincères. Ce qui n’a rien de surprenant. John C. Calhoun, le grand idéologue de l’esclavage, était sans doute sincère lorsqu’il croyait que l’odieux esclavage du Sud était le socle nécessaire d’une civilisation supérieure.
Le négationnisme des frères Koch va bien au-delà de la simple tentative de convaincre. Ils ont lancé de vastes campagnes pour s’assurer que rien ne serait fait pour entraver l’exploitation des combustibles fossiles sur lesquels repose leur fortune. Comme le raconte Leonard : « David Koch a travaillé inlassablement, pendant des décennies, pour écarter du pouvoir tout Républicain modéré qui proposait de réglementer les gaz à effet de serre. »
Rien n’a été laissé au hasard : des réseaux de riches donateurs, des groupes de réflexion pour modifier le discours, l’un des plus grands groupes de lobbying du pays, l’organisation de ce qui peut être considéré comme des groupes de militants de base pour sonner aux portes, en gros la création et le façonnement du Tea Party. […] Le rouleau compresseur des frères Koch se singularise par sa planification minutieuse et l’utilisation efficace des immenses profits qu’ils ont tirés de la pollution gratuite de l’atmosphère mondiale – une simple « externalité », selon la terminologie du secteur. Mais il est emblématique de la sauvagerie du capitalisme qui devient de plus en plus évidente à mesure que le projet néolibéral si utile aux intérêts privés et le pouvoir des entreprises est menacé.
Sauvés grâce à la technologie ?
Dans la mesure où l’industrie des combustibles fossiles a reconnu la menace du changement climatique – et toutes ces reconnaissances se sont faites à contrecœur et de manière anémique – il n’est guère surprenant que l’industrie ait également fait une fixation sur son propre plan d’action favori. Il s’agit de développer à grande échelle les technologies de captage du carbone. Ces technologies ont pour but d’extraire de l’atmosphère le carbone émis et de le transporter, généralement par des gazoducs, vers des sites géologiques souterrains, où il serait stocké de manière permanente.
L’objectif est que ces technologies permettent aux entreprises de combustibles fossiles de continuer à engranger des bénéfices en vendant du pétrole, du charbon et du gaz naturel. En effet, le piégeage du carbone permettrait de poursuivre la production d’énergie à partir de combustibles fossiles sans pour autant détruire la planète, ce qui est un effet secondaire malheureux. Le seul problème est que ce type de technologie ne fonctionne pas à l’échelle commerciale, en dépit des décennies de fanfaronnade de l’industrie des combustibles fossiles à ce sujet.
Chomsky indique clairement que ni les technologies de capture du carbone, ni rien de similaire, ne sont capables de fournir autre chose qu’un flux illimité de profits surdimensionnés pour l’industrie des combustibles fossiles. Elles ne peuvent certainement pas être considérées comme une solution fiable pour stabiliser le climat. Citant les travaux du climatologue Raymond Pierrehumbert de l’Université d’Oxford, il écrit que ce dernier passe en revue « les solutions techniques possibles et les très sérieux problèmes qu’elles posent », disant en conclusion qu’il n’y a « pas de plan B ». Par conséquent, « nous devons passer à des émissions nettes en carbone, et le faire sans tarder ».
Dans le même temps, Chomsky reconnaît qu’il est impossible de construire la nouvelle infrastructure mondiale d’énergie propre dont nous avons besoin sans soutenir une série d’avancées technologiques dans les domaines de l’efficacité énergétique, des sources d’énergie renouvelables et de l’agriculture durable :
Tout le monde s’accorde à dire qu’il est nécessaire de passer à davantage d’électrification, ce qui nécessite du cuivre, une ressource qui se raréfie et qui, du moins en l’état actuel de la technologie, ne peut être exploitée que d’une manière qui est écologiquement très dommageable. Il est difficile d’éviter de telles impasses, mais ce n’est pas une raison pour ne pas explorer résolument les technologies qui semblent les mieux adaptées pour aller vers un écosystème soutenable et respectueux de l’environnement. Il reste encore beaucoup à faire. La production industrielle de viande, même en dehors de toute considération éthique, ne devrait pas être tolérée en raison de sa contribution très significative au réchauffement climatique. Nous devons trouver le moyen de basculer vers des régimes alimentaires à base de végétaux issus de pratiques agricoles durables, ce qui n’est pas une mince affaire.
Pays riches, pays pauvres et justice climatique
Chomsky affirme clairement que la responsabilité de la prévention d’une catastrophe climatique incombe principalement aux pays actuellement à hauts revenus, à commencer par les États-Unis, mais aussi l’Europe occidentale, le Japon, le Canada et l’Australie, qui brûlent des combustibles fossiles depuis le milieu du dix-neuvième siècle, ce qui leur a permis d’atteindre leur niveau de prospérité actuel.
La responsabilité de la prévention d’une catastrophe climatique doit incomber principalement aux pays actuellement à hauts revenus, à commencer par les États-Unis.
Plus encore, la responsabilité doit incomber en premier lieu aux personnes les plus riches de ces sociétés, celles qui ont le plus profité de la longue ère des combustibles fossiles. Comme il le fait remarquer : « La crise « ne peut être surmontée que par les efforts communs du monde entier, bien que les responsabilités soient proportionnelles aux moyens, et que les principes moraux élémentaires exigent qu’une responsabilité particulière incombe à ceux qui ont été les premiers responsables de la création des crises au cours des siècles et se sont enrichis tout en infligeant un sort sinistre à l’humanité. »
Mais cette perspective conduit également à une question complémentaire difficile. Dans une perspective de justice climatique, les pays à faible revenu devraient-ils être autorisés à continuer à brûler des combustibles fossiles pour asseoir leur croissance économique, tout comme les pays aujourd’hui riches l’ont fait pour s’enrichir ? Voici la réponse de Chomsky :
Cela relève d’une certaine justice, à laquelle on peut ajouter que les pays pauvres, qui ont une responsabilité bien moindre dans la crise, en sont les premières victimes. […] Néanmoins, si l’on considère les conséquences – pour ces pays en particulier – il serait suicidaire pour eux de cautionner ainsi tout retard dans la lutte contre la crise climatique. La bonne réponse, introduite timidement et de manière beaucoup trop limitée dans les accords internationaux, est que les pays riches fournissent l’assistance nécessaire pour se tourner vers des énergies durables.
L’aide nécessaire pourrait être apportée de nombreuses manières, y compris par des moyens très simples qui pourraient avoir un impact considérable et seraient d’un niveau à peine analogue à une erreur statistique dans les budgets nationaux. Pour prendre un exemple, une grande partie de l’Inde devient à peine vivable en raison de vagues de chaleur plus intenses et plus fréquentes – atteignant 50 °C au Rajasthan au cours de l’été 2019. Ceux qui peuvent se le permettre utilisent des climatiseurs très inefficaces et très polluants. Cette situation pourrait être facilement corrigée. Combien cela coûterait-il aux pays riches d’aider les gens à au moins survivre au sort que notre folie leur a imposé ?
Certes, il s’agit là d’un strict minimum. Nous pouvons certainement être beaucoup plus ambitieux, y compris jusqu’au jour où il sera communément admis que les plus vulnérables de la société tant nationalement qu’internationalement doivent être les premiers bénéficiaires, et où les institutions auront subi des changements radicaux afin de refléter et de faciliter une telle compréhension commune.
Que faire ?
Bien entendu, Chomsky et moi sommes entièrement d’accord quant au cadre de base nécessaire ainsi que pour les détails essentiels permettant de faire avancer un projet viable de stabilisation du climat. Nous n’aurions pas poursuivi notre collaboration pendant six ans s’il en avait été autrement. Chomsky m’a également largement rejoint quant à la mise au point des détails techniques pertinents, car cela a été l’un de mes principaux axes de recherche au cours des quinze dernières années. Mis à part ces détails, le cadre de base de notre approche commune est explicite et comprend les points principaux suivants :
- Réductions des émissions de gaz à effet de serre qui doivent au moins permettre d’atteindre le principal objectif fixé en 2018 par le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, à savoir des émissions proches de zéro d’ici à 2050. Cela suppose l’abandon progressif des combustibles fossiles en tant que source d’énergie d’ici à 2050, ainsi que le remplacement des pratiques agricoles industrielles, dont la déforestation, par l’agriculture biologique.
- Investissements visant à renforcer considérablement les normes d’efficacité énergétique et à accroître tout aussi considérablement l’offre en énergie solaire, éolienne et autres sources d’énergie renouvelables propres qui doivent constituer le fer de lance de la transition vers une économie verte dans toutes les régions du monde. Ces investissements dans les énergies propres deviendront, à leur tour, de nouveaux moteurs importants de création d’emplois dans le monde entier.
- La transition vers l’économie verte doit inclure des mesures fortes pour une transition juste pour les travailleurs et les populations dont le bien-être dépend actuellement de l’industrie des combustibles fossiles.
- Comme indiqué plus haut, les coûts de ces investissements et des mesures de transition justes doivent être supportés principalement par les pays riches et les personnes fortunées qui ont le plus profité de l’ère des combustibles fossiles.
Tous les éléments de ce projet doivent être mis en œuvre à l’échelle mondiale dès maintenant. Nous n’avons plus le temps d’attendre que le capitalisme néolibéral s’effondre et soit remplacé par le socialisme. Par ailleurs, grâce à la multiplication à grande échelle d’offres d’emplois de qualité et à la mise en place de mesures ambitieuses et justes de transition, le programme de stabilisation du climat peut également devenir le fondement d’un ordre du jour égalitaire plus vaste capable de supplanter le néolibéralisme.
Nous n’avons plus le temps d’attendre que le capitalisme néolibéral s’effondre et soit remplacé par le socialisme.
Comme beaucoup d’autres, Chomsky et moi-même pensons que l’expression « Green New Deal » (Nouvelle donne verte) reflète en grande partie l’esprit de ce projet global. Mais il est évident que l’expression elle-même n’est pas la question. Ce qui importe, c’est d’élaborer un projet et de s’engager à le mener à bien.
À cette fin, Chomsky accorde une attention particulière aux questions fondamentales qui se posent à la gauche, y compris la manière la plus efficace de construire des coalitions entre mouvements syndicaux et environnementaux. Il analyse également deux approches de gauche déterminantes concernant la crise climatique, à savoir la décroissance et l’éco-socialisme, et donne son point de vue sur les questions portant sur les méthodes spécifiques et les stratégies globales à mettre en œuvre pour créer le mouvement climatique le plus puissant possible.
Chomsky décrit le travail de Tony Mazzocchi, défunt dirigeant syndical américain, comme un exemple essentiel de la manière de faire converger les intérêts des travailleurs et des environnementalistes :
Il est bon de rappeler que l’un des premiers et des plus éminents environnementalistes était un dirigeant syndical, Tony Mazzocchi, chef de l’Union internationale des travailleurs du pétrole, de la chimie et de l’atome (OCAW). Les membres de son syndicat étaient en première ligne, confrontés chaque jour à la destruction de l’environnement sur leur lieu de travail, et étaient les victimes directes des agissements des entreprises contre les vies individuelles. Sous la conduite de Mazzocchi, l’OCAW a été le moteur derrière la loi de 1970 sur la sécurité et la santé au travail (OSHA), qui protège les travailleurs sur leur lieu de travail et qui a été signée par le dernier président américain libéral, Richard Nixon – « libéral » au sens américain du terme, c’est-à-dire de tendance social-démocrate.
Mazzocchi était un critique sévère du capitalisme et un environnementaliste convaincu. Il estimait que les travailleurs devaient « contrôler l’environnement de leurs usines » tout en prenant la tête de la lutte contre la pollution industrielle. La voie que Mazzocchi a tenté de forger – le travail militant comme force motrice du mouvement environnemental – n’est pas un rêve stérile et devrait être activement poursuivi.
Chomsky présente une analyse équilibrée de la thèse de la décroissance :
Pour passer à l’énergie durable il faut de la croissance : construction et installation de panneaux solaires et d’éoliennes, amélioration de la qualité énergétique de l’habitat, grands projets d’infrastructure pour créer des transports en commun efficaces, et bien d’autres choses encore. Par conséquent, nous ne pouvons pas nous contenter de dire que « la croissance c’est mal ». Parfois ce n’est pas le cas. Tout dépend du type de croissance. Nous devrions bien sûr tous être en faveur d’une « décroissance » (très rapide) dans le secteur des industries énergétiques, des institutions financières largement prédatrices, de l’establishment militaire hypertrophié et dangereux, et de bien d’autres choses encore que nous pourrions énumérer. Nous devrions réfléchir à la manière de concevoir une société vivable – exactement comme l’a fait Bob. Cela impliquera tout à la fois croissance et décroissance, ce qui soulève de nombreuses questions importantes. L’équilibre dépend d’un large éventail de choix et de décisions.
La position de Chomsky est également équilibrée en ce qui concerne l’éco-socialisme :
Pour autant que je comprenne ce qu’est l’éco-socialisme – assez superficiellement – il recouvre très étroitement d’autres courants socialistes de gauche. Je ne pense pas que nous en soyons au stade où l’adoption d’un « projet politique » spécifique soit très utile. Il y a des questions cruciales qui doivent être abordées, et ce dès maintenant. Notre action devrait s’appuyer sur des orientations relatives au type de société à venir que nous souhaitons, et qui peut se construire en partie au sein de la société existante de bien des manières, dont certaines ont déjà été discutées. Définir des positions spécifiques sur l’avenir de manière plus ou moins détaillée est une bonne chose, mais pour l’instant, il me semble que ce sont là des moyens d’affiner les idées plutôt que des plates-formes auxquelles adhérer.
On peut faire valoir à juste titre que les caractéristiques inhérentes au capitalisme conduisent inexorablement à la ruine de l’environnement et que la fin du capitalisme doit être une priorité absolue du mouvement environnemental. Cet argument se heurte à un problème fondamental : l’échelle du temps. Le démantèlement du capitalisme est impossible à réaliser dans le temps imparti pour prendre des mesures d’urgence, celles qui nécessitent une mobilisation nationale – voire internationale – de grande ampleur si l’on veut éviter une crise grave.
En outre, toute cette discussion est fallacieuse. Les deux démarches – éviter la catastrophe environnementale, démanteler le capitalisme en faveur d’une société plus libre, plus juste et plus démocratique – devraient et peuvent être menés en parallèle. Et peuvent même grâce à un mouvement citoyen massif, progresser rapidement.
Envisager sérieusement la stratégie
Chomsky affirme qu’il n’existe pas d’approche tactique universelle qui soit efficace ou adaptée dans toutes les situations. Les militants doivent au contraire accorder une attention particulière aux différentes situations : « La nature de l’action planifiée, les conséquences probables présumées au mieux de nos estimations. » Il se penche sur ces questions en particulier pour évaluer le rôle que la désobéissance civile peut jouer pour faire avancer le mouvement climatique :
« J’ai participé à la désobéissance civile pendant de nombreuses années, parfois de manière très active, et je pense que c’est une tactique rationnelle – parfois. Elle ne devrait pas être adoptée simplement parce que la question nous tient à coeur et que l’on veut le montrer au monde. Cette tactique peut être judicieuse, mais cela ne suffit pas. Il est nécessaire d’envisager les conséquences. L’action est-elle conçue pour encourager les autres à réfléchir, les convaincre, les rallier ? Ou est-il plus probable qu’elle suscite des antagonismes, de la contrariété, de l’irritation et qu’elle amène les gens à soutenir cela même que nous dénonçons ? Les considérations tactiques sont souvent dénigrées : ça, c’est pour les petits esprits, pas pour un type sérieux et respectueux des principes comme moi. Or, c’est tout le contraire. Les choix tactiques ont des conséquences directes pour les êtres humains. Ces préoccupations sont profondément ancrées dans des principes. Il ne suffit pas de penser : « J’ai raison, et si les autres ne le comprennent pas, tant pis pour eux. » Ce genre d’attitude a souvent causé de graves préjudices.
De manière plus générale, Chomsky exprime son profond respect pour les résultats obtenus à ce jour par le mouvement climatique dans le monde entier. Il insiste également sur le fait que celui-ci a encore le temps d’atteindre son objectif, c’est-à-dire rien de moins que sauver la planète du désastre. Je conclurai par quelques-unes des pensées audacieuses et inimitables de Chomsky sur cette question :
Il y a des pays et des localités où des efforts sérieux sont entrepris pour agir avant qu’il ne soit trop tard. Et il n’est pas trop tard. La réponse à la course folle à la production de moyens d’autodestruction est assez évidente, du moins en paroles ; la mise en œuvre est une autre affaire. Il est encore temps d’atténuer la catastrophe climatique imminente si un engagement ferme est pris. Ce n’est certainement pas impossible si l’on peut regarder les faits en face. En 1941, les États-Unis ont été confrontés à une menace grave, mais incomparablement moins importante, et ont répondu par une mobilisation volontaire de masse si écrasante qu’elle a fortement impressionné le tsar économique de l’Allemagne nazie, Albert Speer, qui a déploré que l’Allemagne totalitaire ne puisse égaler la soumission volontaire à la cause nationale dont font preuve les sociétés plus libres
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Ce travail a été rendu possible grâce au soutien de la Fondation Puffin.
Robert Pollin est professeur d’économie et codirecteur de l’Institut de recherche en économie politique (PERI) à l’université du Massachusetts Amherst.
Source : Jacobin, Robert Pollin, 11-03-2025
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises
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3 réactions et commentaires
Faire l’apologie du veau d’or, ça a un coup écologique c’est sur.
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AlerterPlus les adolescents seront violent plus ça nous dira de l’état de notre société . Ce sont les seuls a vraiment s’opposer aux dictats du capitalisme .Dès que l’on met un pied dans …ce qu’on appelle être adulte , on s’engage dans les compromissions .Nos sociétés vieillissent , elles sont compromises , elles pourrissent !
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Alerter« … prendre au sérieux le consensus écrasant des climatologues dignes de foi,… »
Tout est dit..
Climatisme : idéologie criminelle et suicidaire…!
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